Pain of Salvation : Panther

Metal progressif

Depuis le début de leur carrière et album après album, ceux qui comme moi suivent et aiment Pain of Salvation ne démentiront pas, les suédois nous surprennent à chaque fois. Jamais je n’ai vu un groupe se remettre autant en question et explorer de nouveaux styles et horizons à chaque album, l’inspiration de Daniel Gildenlöw (maître à penser du combo, chanteur et guitariste de génie) n’a jamais connu de faille et nous invite à chaque fois dans un univers différent et toujours évolutif et passionnant.

 

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Qu’il est déjà loin leur premier album Entropia en 1997, premier album expérimental et très roots, mais qui donnait déjà le ton avec des compositions hors du commun et surtout une voix unique dévoilant de très larges possibilités. Une formule très rock metal progressive se forge un peu plus avec One hour by the concrete lake, où la magie de groupe opère déjà, les compositions étant très construites et mélodiques, malgré ce côté avant-gardiste et très cru de la production.

À partir du début des années 2000, c’est une succession de chef d’œuvres plus inspirés et innovants, surpassant même les ténors du genre de l’époque que sont Dream Theater, Vanden Plas, Symphony X et autres Kamelot tout en restant dans une relative intimité, totalement injuste selon moi. Naissent donc en 2000 The Perfect Element Part I, un concept album et un joyau de mélodies et d’ambiances lumineuses et ésotériques, suivi en 2002 de Remedy Lane où la folie créatrice des suédois semble à son apogée, mêlant les rythmiques asymétriques et syncopées avec les plus émotionnelles des mélopées.

 

 

Deux ans après, le groupe surprend tout le monde en sortant Be, sorte de concept-album torturé et très introspectif sur la psychologie humaine et le moi intérieur, musicalement déroutant car très calme et spirituel, presque frappé par une lumière divine dérangeante et inconnue, accompagné de chœurs et d’instruments classiques.

Passé ce moment suspendu dans l’éther, Scarsick sort, nouveau chef d’œuvre totalement différent, très dense musicalement, axé sur les guitares ravageuses et les vocaux totalement déments, intenses et démonstratifs. Des écarts vers le rap-metal et le surf-rock se font entendre et un Disco Queen des familles nous renverse le cerveau avec cette fusion impressionnante entre disco travaillé et metal pur et dur.

 

 

En 2010 et 2011 sortent coup sur coup les Road Salt Part I & II, qui dérangeront la plupart des fans du groupe, moi y compris. Je mettrai deux ans à apprécier ces albums, qui sont en fait un retour au rock garage des années 70, sans trop d’effets de studio, ni grosse production, des sonorités très brutes dont nos oreilles habituées aux surproductions actuelles ultra léchées et sans âme ont bien du mal à appréhender. L’impression d’assister aux répétitions du groupe, au fond d’une cave humide et munie d’une seule vieille ampoule noircie par les fumées de cigarettes centenaires.

C’est également le départ du frère du chanteur Kristoffer, (basse), du retour du tout premier bassiste du groupe Gustaf Hielm et de l’arrivée de l’excellent batteur français Leo Margarit dans le groupe, qui apporte une légèreté bienvenue et un côté jazzy, même fusion, empreint de liberté et de feeling. Avec le recul, ces deux albums respirent une pureté obscure et une introspection salvatrice mais torturée. Certaines mélodies ne quitteront plus jamais mon cerveau, tant elles sont ancrées en moi.

 

 

Juste après la tournée de ces deux disques, l’excellent acolyte de Daniel, Johan Hallgren, discret mais efficace guitariste chanteur, quitte également le navire pour s’occuper de sa famille. En 2014, un certain Ragnar Zolberg remplace Johan et un album de reprises et de versions acoustiques de certains de leurs morceaux voit le jour, Falling Home, qui comporte également deux inédits totalement opposés, Stressless très metal prog fumant et Falling Home, ballade à trois temps remplie d’émotions et de douceur.

 

 

Transition positive puisque que le groupe, et Johan !, reviennent en 2017 pour le cinglant In the Passing Light of Day, torturé à souhait, dû certainement à la maladie qui a rongé Daniel pendant plusieurs mois, atteint d’une bactérie mangeuse de chair, qui a bien failli avoir raison de lui. Le chanteur, rétabli et plus motivé que jamais, suivi d’un groupe à nouveau soudé nous balance des morceaux ultraprogressifs et très complexes structurellement, défiant les lois du solfège et plongeant l’auditeur dans une folie d’émotions et de décibels totalement hystériques et ravageurs…

 

 

Pensant que toutes les pistes avaient été explorées, je me prends à nouveau un coup de cœur musical pour ce Panther, qui au premier abord et au vu de sa pochette, semblerait minimaliste et proche des deux Road Salt

Que nenni, Pain of Salvation abandonne presque le metal prog pour farfouiller dans du rock electro, de l’ambient et même de la dark wave modernisée. Un peu récalcitrant au début des écoutes, comme souvent pour ce genre de groupe, je ne cesse depuis de découvrir des détails cachés ou en second plan sur chacun des morceaux. Les claviers sont pour une fois prédominants avec toutes sortes d’atmosphères exploitées et modernes, les guitares sont beaucoup plus en retrait que d’habitude, très peu de chorus saturés, très peu de vocaux désincarnés, on s’éloigne réellement du métal pour à nouveau quelque chose de plus expérimental, un clin d’œil aux deux premiers albums du groupe, la maturité et la production sonore en plus. Le chant de Daniel est toujours autant maîtrisé, malgré l’impression de folie qui règne en lui…

 

 

Accelerator annonce la tendance rock indus avec ce gimmick de clavier omniprésent, doté d’un son de « nappes mouillées » qui rentre dans la tête instantanément pour ne plus jamais en sortir. Les rythmes de Leo Margarit sont très syncopés et tournent souvent en sept temps (normal, ça reste du prog quand même…) et le chant de Daniel est presque serein et apaisé.

Unfuture nous dévoile un petit univers presque gothique, obscur, langoureux, comme une quête d’un nouveau Graal à l’intérieur d’une antique caverne oubliée et solitaire. Plus le morceau défile et plus on sent une sourde folie monter jusqu’à une petite apothéose, comme un jaillissement de lave parmi les pierres, stoïques et millénaires.

Restless boy suit, calme et groovy, très seventies dans l’approche et les sons de piano Rhodes, l’utilisation d’un vocoder sur la première partie chantée renforce cet esprit volontairement vintage, pour un effet hors du temps des plus réussis.

Wait est le seul morceau épique de l’album, très évolutif bien que construit au départ sur un seul petit ostinato de piano de Daniel Karsson joué en mesure décalée et asymétrique qui revient tout au long de la chanson. La succession des ambiances rappelle fortement l’époque bénie Remedy Lane, avec son intro intimiste piano-chant enchaînée d’une section basse-batterie groovy, puis un refrain mélodique et marquant, suivi d’une cassure au beau milieu, comme un attente électronique, robotique, qui reprend sur un refrain répété, au fur et à mesure agrémenté de chœurs et de guitares, pour s’achever sur cette même attente industrielle, comme une machine lointaine et à peine dangereuse qui s’éteint progressivement.

La suite est de la même qualité, avec un Keen to a fault qui sonne très Peter Gabriel, autant dans l’effet sur la voix de Daniel que dans les ambiances instrumentales, batterie martelée et guitare acoustique accentuée et rapide et les murmures scandés sur le pré-refrain. Moment magique de volupté artistique, on se croirait revenus dans l’époque de Up dudit maître de la world music moderne.

Comme un relâchement des sens, un moment de calme bienvenu, Fur nous distille quelques gouttes de guitare classique (voire de luth) dont les notes cristallines amènent en écho un piano sur les notes les plus hautes et ce côté baroque tranche délibérément avec l’excellent « Panther » où l’on retrouve une touchante ambiance oppressante et rythmique, le retour au chant rappé de Daniel est vraiment en osmose avec la machine continue de la musique. Les refrains presque naïfs voire enfantins semblent stopper net l’auditeur pour une petite réflexion sur le monde, comme les paroles le stipulent ; « Qu’est-ce que cela te fait d’être une panthère piégée dans un monde de chiens ? » Textes toujours très personnels et introspectifs chez Pain Of Salvation, comprenne qui pourra ou voudra. En tout cas, ils ne nous laissent jamais indifférents.

Sur Species, l’entrée en matière est acoustique et douce pour continuer sur une partie classique du groupe, qui n’aurait pas dépareillé sur Scarsick. Nous terminons le voyage avec, comme souvent chez POS, le plus long morceau, treize minutes, et étonnamment le plus lent et le plus mélodieux, calme et sérénité. Les notes de piano font tout de suite penser aux meilleures mélodies de Road Salt, dans une fibre largement inspirée d’Ennio Morricone. Magistral, classe, impérial !

Sur l’édition limitée que j’ai achetée, se présentent toute une série de croquis ayant référence à la panthère noire, souvent avec des corps d’humains où sont greffés des têtes du félins, dans des situations urbaines, des dessins ou simplement des esquisses de gueule de panthère d’une belle finesse, accompagnés de traits de crayon imitant des mouvements, comme si nous nagions en pleine rêverie mouvante, en pleine fantasmagorie.
Un deuxième CD (transparent !) accompagne le tout et ne comporte que quatre titres, les versions demo de Panther et de Keen to a Fault, en mode brut de décoffrage, Fifi Gruffi un délire voix percussions cuivres déments qui n’a aucun intérêt (c’est mon avis…) et un petit inédit Unforever, piano-chant du plus bel effet, hélas trop court et qui s’éteint comme si la voix de Daniel s’évanouissait sans fin, dans un écho éternel, au milieu de l’espace infini des méandres de son esprit.

 

 

Panther reste résolument moderne et différent de toute leur discographie, mais résolument haut de gamme. Pain of Salvation nous démontre une fois de plus son esprit évolutif et progressif, et même s’ils ont dérivé du metal prog que nous leur connaissions au profit d’un rock expérimental teinté d’électro, leur musique force le respect et l’inspiration reste toujours aussi présente et de qualité indéniable. Du grand art !

 

Pour en savoir plus :

Site du groupe Pain of Salvation