The Divine Comedy… Derrière ce nom, Neil Hannon, né le 7 novembre 1970 à Londonderry, Irlande du Nord, compositeur de génie, chanteur à la voix grave immédiatement reconnaissable, suivi d’une escouade de musiciens qui ont changé à de nombreuses reprises à travers les années. Plutôt que de revenir sur sa biographie, Neil étant un homme plutôt discret qui ne fait de vagues que musicalement, nous nous pencherons ici sur sa discographie complète.

1998. Installé devant Nulle Part Ailleurs, je découvre un personnage étrange, en costume sombre, face à Guillaume Durand. Une chanson passe. Generation Sex. Et en un instant, l’adolescent que je suis, en pleine période Brit Pop, avec Blur, Oasis, The Verve ou Suede dans les oreilles en permanence, découvre une autre facette de la perfide Albion.
Le lendemain, Fin de Siecle, le quatrième album, se retrouve entre mes mains. Les deux premiers, alors très difficiles à se procurer sur le continent, finiront dans mon sac à Londres deux mois plus tard. Dès lors, plus moyen de revenir en arrière. La musique est inclassable. Le personnage également. Mes amis peinent à comprendre ce que je trouve à ce fou furieux aux orchestrations alambiquées, mais qu’importe. Je suis devenu fan. The Divine Comedy fera dès lors irrémédiablement partie de ma vie.

Petite plongée dans sa discographie déjà chargée. À noter qu’un premier disque, Fanfare For The Comic Muse est sorti en 1990. The Divine Comedy était alors un trio. Introuvable aujourd’hui, ce mini album, renié par Neil lui-même, est paraît-il très éloigné de ce qu’il nous offrira par la suite.

 

 

The Divine Comedy Liberation

 

–  1993 : Liberation

Alors que le monde découvre Björk, Suede, Radiohead, Jamiroquai, tout en continuant à agiter ses cheveux gras sur les derniers succès de Nirvana ou de Rage Against The Machine, la Brit Pop commence à s’insinuer dans les esprits. Et au milieu de tout cela, un jeune homme au look so british en costard et lunettes noires à écailles pose dans un champ sur fond de ciel jaune pour la pochette d’un album qui ne suit absolument aucune tendance musicale de l’époque.
Dès les premières notes de Festive Road, une ligne de piano très simple, naïve, joyeuse nous fait sentir que l’on entre dans un univers à part. Un album aux multiples facettes, entre variations orchestrales, pianos épurés ou pop kitsch excessive mais jouissive (Europop, premier gros délire musical parfaitement maîtrisé d’une longue série), léger côté baroque, l’album part déjà dans plusieurs directions qui permettent de sentir que le bonhomme ne tiendra pas dans une petite case. Un album frais et joyeux, qui respire la bonne humeur, avec un Neil Hannon à la voix encore légère et souvent plus haut perchée que par la suite, loin de la voix de crooner à laquelle il nous habituera.
À noter sur cet album Timewatching et ses violons larmoyants, et de grands moments de bonne humeur délicieusement à la limite du kitsch (Bernice Bobs her hair, Three Sisters ou surtout The Pop Singers Fear Of The Pollen Count).

 

 

–  1994 : Promenade

Clairement dans la lignée du précédent, il recèle quelques perles. The Booklovers, où Neil partage la vedette avec une longue série de samples faisant intervenir ses écrivains favoris. Une chanson étrange, mais parfaitement exécutée. Avec ses doubles voix délicieusement démodées, l’album est bourré de références culturelles, littéraires, cinématographiques (écouter When The Lights Go Out All Over Europe avec son sample de Belmondo).
Neil voyage entre la musique classique et la chanson à boire (A Drinking Song, bien entendu, mais pas seulement), sur des arrangements pop qui servent sa voix qui se découvre ici telle qu’on la connaîtra dès lors : Profonde, grave, séduisante.
L’album s’achève sur l’excellent Tonight We Fly, une de ses chansons majeures. Promenade est un essai de virtuosité parfaitement réussi, qui confirme ce que le premier album laissait entrevoir et passe à la vitesse supérieure.

 

 

The Divine Comedy Casanova

 

–  1996 : Casanova

Sans conteste l’un des meilleurs albums. En tout cas le plus joyeux, un extrait de bonne humeur pure. Toujours les doubles voix, toujours un concentré de textes bourrés d’humour et de finesse, mais cette fois Neil délaisse un peu le classique pour se lancer dans une pop aux relents sixties prononcés. Casanova marque le début d’une période qui se prolongera jusqu’à Fin de Siècle, dans laquelle les orchestrations deviennent de plus en plus excessives, de plus en plus chargées, mais comme à son habitude, il flirte avec l’excès tout en sachant s’arrêter juste à temps.
Dès Something For The Weekend, sorte de mix entre Burt Bacharach et une version débridée du générique de 30 millions d’amis, on sent l’excès. Et l’on y prend vite un plaisir certain. Becoming More Like Alfie, référence au film de 66 avec Michael Caine, avec ses trompettes, violons, solo de guitare, servant un Neil plus crooner que jamais est un bonheur.
À noter que le titre a été traduit en franglais pour un duo hautement improbable entre Neil et Valérie Lemercier, renommé pour l’occasion Comme beaucoup de messieurs. Certainement la plus mauvaise idée que Neil ait pu avoir, mais le document vaut son pesant d’or pour ceux qui voudront le chercher sur youtube.
On relèvera également Charge, le morceau le plus fou de l’album, délire intégral partant d’un motif burlesque servi par une grosse basse et grandissant, montant en intensité telle une véritable charge d’infanterie, avant de redescendre dans une phase absurde ou Neil se prend pour Barry White, puis carrément pour les Bee Gees, avant de finir en apothéose sur le motif burlesque du départ. Un patchwork indescriptible en cinquante parties qui prouve définitivement que Neil est non seulement un génie, mais aussi un grand malade, pour notre plus grand plaisir.

 

 

–  1997 : À Short Album About Love

Neil a bien compris qu’il pouvait s’il le voulait avoir une voix de crooner. Exploiter le filon était-il une bonne idée ? On peut se permettre d’en douter. L’album commence par l’honnête In Pursuit Of Happiness, dont on peut probablement se souvenir en France pour son utilisation dans une publicité pour une banque il y a quelques années.
Une grosse orchestration, comme on les aime chez The Divine Comedy, fait que l’on entre confiant dans cet album. Et voilà que Neil se laisse aller à une longue série de ballades romantiques. La deuxième chanson, Everybody Knows That I Love You convainc difficilement. La suite n’est pas mauvaise, mais manque de folie comparativement à l’album précédent. Neil montre encore son talent d’orchestration, son amour pour les mélodies fouillées et complexes, mais surprend moins.
Plutôt un bon album globalement, mais que l’on pourrait trouver un peu pompeux.

 

 

The Divine Comedy Fin de Siecle

 

–  1998 : Fin de Siecle

Un album majeur. Neil renoue avec la grande excentricité de Casanova, mais de manière plus grave, malgré la présence de chansons légères comme National Express, au clip déjanté montrant un Neil hilare enfermé en asile, convaincu d’être en réalité en train de voyager en bus à travers la Grande-Bretagne.
On sent toujours les influences de base de Divine Comedy : Burt Bacharach, Scott Walker, Jacques Brel, David Bowie… Mais cette fois la débauche orchestrale est poussée encore plus loin. Neil s’accompagne d’un orchestre entier, le Brunel Ensemble, et d’une chorale, le Crouch End Festival Chorus. Résultat, des morceaux comme Sweden, quelque part entre Carmina Burana de Carl Orff et Michael Nyman.
Un album démesuré, hanté par une ambiance limite wagnérienne (la pochette de l’album et le visuel intérieur le confirment), qui alterne entre des instants dignes de comédies musicales de Broadway (National Express, Here Comes The Flood) et de longues chansons poignantes portées par l’orchestre et comme toujours la voix magistrale de Neil. L’interminable Eric The Gardener, le touchant Commuter Love prennent directement aux tripes.
Avec comme cerise sur le gâteau en ouverture le désormais classique Generation Sex, une des meilleures chansons tous albums confondus.

 

 

The Divine Comedy Regeneration

 

–  2001 : Regeneration

The Divine Comedy est-il un groupe régénéré lors de la sortie de cet album ? Difficile de l’affirmer. Entouré depuis un moment des mêmes musiciens, dont le fidèle Joby Talbot, qui par la suite livrera par lui-même d’excellents morceaux, dont la BO du film The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, Neil décide que désormais, Divine Comedy sera un groupe, et veut laisser à ses compères la place de s’exprimer. Résultat, Regeneration est un album tout à fait à part.
Exit la traditionnelle photo de Neil en solo en plein milieu de la pochette, remplacée par une série de sculptures en mouvement fort belles, mais apparemment peu dans l’univers du groupe. À l’arrière du disque, Neil est perdu au milieu de ses six musiciens. Exit également l’orchestre symphonique. Exit le baroque, les montées de cuivre, les chœurs gigantesques et omniprésents. Cet album est le plus épuré, mais pourtant pas le plus intimiste.
Totalement pop, on reconnaît bien la patte de Neil sur des morceaux comme le très bon Bad Ambassador, mais le résultat est différent. Un album Brit Pop, pourrait-on dire. Ce qui se confirme par le choix du producteur, l’excellent Nigel Godrich, producteur de la majorité des albums de Radiohead, mais ayant aussi travaillé avec Beck, Travis ou R.E.M.
Cet album est le plus facile d’accès pour l’auditeur qui se sentirait refroidi par les excès de Casanova ou de Fin de Siecle, mais pas vraiment le plus intéressant. Le single Love What You Do donnait le ton, en surprenant par sa simplicité. Léger, pop, joyeux (Perfect Lovesong), Regeneration est un bon album, mais qui laisse un peu le fan sur sa fin.
Neil ne s’y trompera d’ailleurs pas, remarquant bien vite qu’il était bridé dans ses désirs symphoniques par sa nouvelle formation. Le groupe explose après cette expérience. The Divine Comedy redevient alors plus que jamais le projet d’un seul homme.

 

 

The Divine Comedy Absent Friends

 

–  2004 : Absent Friends

Neil revient plus baroque que jamais. Le look de l’objet ne trompe pas, délicieusement rétro, dans des teintes sombres, très XIXe. Revoilà la pop orchestrale. Un album nostalgique, aux textes fouillés, mélancolique au possible, comme dans le très beau Sticks And Stones, avec Yann Tiersen à l’accordéon.
On effleure le rêve dans les textes, mais on est sans cesse ramené à la dure réalité. L’accrocheur Come home Billy Bird, le très pesant Leaving Today, le touchant My Imaginary Friend sont autant de morceaux qui méritent le détour. Nigel Godrich est toujours là au mix, mais Neil est à la production, comme pour montrer que cette fois, il est bel et bien seul aux commandes du navire.
Plus intime et moins grandiloquent que ses productions des années 90, l’album montre une totale maîtrise de l’orchestration. Ce qui se remarque dans ce qui est certainement le meilleur morceau de l’album, le magnifique Our Mutual Friend.

 

 

The Divine Comedy Victory For The Comic Muse

 

–  2006 : Victory For The Comic Muse

Clin d’œil au titre de son premier disque aujourd’hui collector, Neil Hannon ne surprend pas autant que par le passé, mais nous livre ce que l’on attend de lui. Un nouveau morceau de bravoure, 11 nouveaux titres comme il sait si bien les faire.
Moins symphonique, en ouverture To Die A Virgin nous ramène dix ans auparavant, à l’époque de Casanova. Cuivres, pop rétro, voix qui se mêlent, paroles humoristiques légères sur un adolescent qui cherche à convaincre sa petite amie de finalement coucher avec lui pour son anniversaire. Mother Dear rappelle par certains cotés National Express mais aussi les arrangements des tout premiers albums.
A Lady Of A Certain Age, épuré, est là pour tenir le rôle du traditionnel morceau émotionnel et efficace de milieu d’album. Party Fears Two et son rythme de cavalcade fait penser à un Something For The Weekend plus mature.
La fin de l’album, The Plough, Count Grassi’s Passage Over Piedmont et Snowball in Negative rappellent les grandes orchestrations de Fin de Siecle mais aussi l’orientation classique des débuts. Victory For The Comic Muse semble une sorte de best of de ce tout ce que Neil a pu expérimenter avec le temps et qu’il maîtrise maintenant parfaitement.
Un excellent album qui montre qu’il est loin de s’essouffler.

 

 

–  The Divine Comedy est un projet musical unique. On pourrait lui reprocher son côté excessif, mais que serait sa musique sans lui ? Jamais de concession, jamais de compromission, Neil Hannon fait toujours ce qu’il veut, sans se soucier être grand public et vendeur. Ce qui fait de lui un artiste passionnant, drôle, au public fidèle, qui livre en outre des concerts mémorables.
Qu’il se lance dans une débauche orchestrale ou dans une pop épurée, dans le tragique comme dans le comique, il sait surprendre, aller où l’on ne l’attend pas, jusqu’à reprendre No one knows des Queens of The Stone Age dans une grandiose version orchestrale baroque…

 

A noter encore l’existence d’un best of, A Secret History, sorti entre Fin de Siecle et Regeneration et reprenant les meilleurs morceaux de la première période avec quelques inédits ou réenregistrements.
Quel que soit le disque choisi pour commencer, on vous aura prévenu : Attention, risque d’accoutumance sévère.

 

(Article écrit par Boutros Boutros Gunther)