Si l’on souhaite offrir à ses oreilles une expérience nouvelle, inhabituelle, il faut savoir s’écarter des sentiers battus. Nanook vous propose une plongée dans l’univers du plus méconnu des groupes de légende de ces 25 dernières années : Einstürzende Neubauten (musique industrielle et expérimentale d’Outre Rhin).
Avis aux amateurs de concerts de marteaux piqueurs et de machines de chantier, à ceux qui cherchent de la violence brute, mais également à ceux qui veulent de la poésie et des ballades sensuelles sussurées doucement à l’oreille par un dandy teuton…
Einstürzende Neubauten c’est tout cela à la fois. Un univers entier à découvrir.

 

Einstürzende Neubauten. Voilà de quoi faire frémir le Français moyen quelque peu fâché avec les langues étrangères. Prenez votre courage à deux mains, respirez un grand coup et répétez après moi : Ayn-chturtz-en-dé Neuy-bao-ten.
Voilà, ce n’était pas si compliqué, et déjà je vois vos visages s’illuminer face à la prouesse linguistique que vous venez d’accomplir, vous dont les compétences dans la langue de Goethe se limitaient jusqu’ici à « Guten Tag » et « Ein grosses Bier, bitte ».
Mais que venez vous donc d’apprendre ? Le nom du groupe le plus emblématique de l’underground berlinois, d’un des groupes industriels les plus avant-gardistes de ces 25 dernières années. Rien que ça.

 

Littéralement, Einstürzende Neubauten, ce sont de nouveaux immeubles qui s’effondrent, ce qui est la description exacte d’un tremblement de terre de magnitude 9 sur l’échelle de Richter. Et véritablement, c’est l’effet que l’énergie pure du groupe procure à celui qui l’écoute. Une architecture musicale complexe qui se forme et s’autodétruit dans les oreilles de l’auditeur.

Des sets non définis, des instruments uniques, des concerts de machines de chantier, du bruit, des hurlements, et au milieu soudainement naissent d’incroyables mélodies, des hymnes puissants et apocalyptiques. Einstürzende Neubauten, c’est un monde à part, inhabituel, étrange et violent, volontairement provocant et perturbateur.

 

 

Blixa Bargeld

 

Au centre du groupe, un leader charismatique : Blixa Bargeld. De son vrai nom Christian Emmerich, né le 12 janvier 1959 à Berlin, il choisit le nom de Bargeld en référence à l’artiste dadaïste Johannes Theodor Baargeld, dont le nom était déjà un pseudonyme ironique, Bargeld signifiant en allemand « argent liquide ». Quant à Blixa, c’est une marque de stylos à bille.

Très loin de se limiter à son travail avec Einstürzende Neubauten, l’homme est un artiste prolifique. Auteur, compositeur, écrivain, acteur, il est également connu en Allemagne depuis le milieu des années 90 pour ses lectures et shows en solo, où il joue avec sa voix et différents effets, déclamant en Allemand et en Anglais des textes torturés. Il a sorti quelques disques de lectures, de ses propres textes, ou d’auteurs reconnus, adaptant entre autres Les Particules Elémentaires de Michel Houellebecq à sa façon.

Il a également été, de 1984 à 2003, le guitariste de Nick Cave and the Bad Seeds. Personnalité connue en Allemagne, on l’a également vu apparaître dans une série de publicités pour une chaîne allemande de magasins de bricolage, s’auto parodiant en lisant de sa manière si caractéristique les catalogues de l’enseigne comme s’il déclamait du Brecht. Rien de surprenant finalement pour quelqu’un dont la musique a été basée dès le départ sur l’utilisation de matériaux récupérés et donc un véritable adepte du bricolage ingénieux.

 

 

Un peu d’histoire

 

Mais revenons aux origines. Le 1er avril 1980, le groupe se produit pour la première fois au Moon Club, à Berlin-Ouest. Cette date sera dès lors considérée comme celle de la naissance officielle du groupe. A l’origine, le line-up se compose, outre Bargeld, de Gudrun Gut, Beate Bartel et N.U. Unruh, percussionniste et inventeur d’instruments. Bartel et Gut quitteront le groupe rapidement, et un jeune musicien multi-instrumentiste de quinze ans, Alexander Hacke (qui se fait à l’époque appeler Alexander Von Borsig) se joint au groupe.

La même année, Bargeld trouve dans un livre un symbole Toltèque dessiné dans une grotte, représentant un homme avec un cercle au milieu de la tête. Ce symbole restera dès lors le logo du groupe, présent dans la majorité de ses productions. Le 21 mai 1980, le toit de la Kongresshalle de Berlin s’effondre, donnant au nom du groupe un lien avec l’actualité de leur ville d’origine.

En 1981, le percussionniste FM Einheit rejoint le groupe avant la sortie du premier LP, Kollaps. Ce premier album est une mixture de punk rock et de sons industriels à base de percussions, batteries et étranges machines construites avec divers matériaux récupérés (souvent des morceaux de métal que N.U. Unruh et FM Einheit ont transformé en instruments) avec un brin d’électronique. Mark Chung les rejoint à la basse pour leur première tournée. Ce line-up durera plus de dix ans.

En 1985, avec l’album Halber Mensch un tournant musical est pris. La structure mélodique devient plus évidente, le bruit initial s’organise, se transforme en une nouvelle orientation, où les hurlements de Bargeld se calment, laissant la place à une nouvelle manière de chanter, plus poétique, aux textes plus construits.

Le groupe gagne ainsi une visibilité supplémentaire qui lui permet de tourner au-delà des frontières allemandes. Leurs shows restent très expérimentaux, en grande partie improvisés, ce qui leur vaut quelques difficultés parfois avec les organisateurs de concerts et les forces de l’ordre. Plusieurs concerts sont interrompus avant la fin.

Le 29 mai 1986 au Palladium, à Manhattan, un show pyrotechnique totalement imprévu créé par le groupe prend une ampleur suffisante pour affoler le management et faire évacuer la salle. Le groupe a une réputation sulfureuse qui participe dès lors à sa légende.

Avec les années, quelques changements de line-up, les albums se succèdent, toujours expérimentaux, plus accessibles sans doute sans pour autant être plus sages. Dans les années 90, Mark Chung et FM Einheit quittent le groupe, remplacés par Jochen Arbeit et Rudi Moser, du groupe industriel Die Haut.

En 2000, ils célèbrent leurs 20 ans par une grande tournée et une date anniversaire le 1er avril à Berlin. Avec l’avènement d’internet, Einstürzende Neubauten tente une nouvelle forme de distribution, basée sur le soutien des fans plus que sur l’appui d’une maison de disques.

En 2003, Bargeld quitte les Bad Seeds pour se consacrer entièrement au groupe. Aujourd’hui, la formation est toujours très active et prolifique.

Voir Einstürzende Neubauten en concert est une expérience marquante. Un des souvenirs de concert les plus significatifs pour l’auteur de ces lignes. Le Bargeld maigre à la crête de punk des débuts a laissé sa place à un dandy en costume, impressionnant sur scène, qui déclame son texte avec une passion qui hypnotise. Alexander Hacke, sérieux et imposant sur le côté de la scène avec sa basse, N.U. Unruh et sa batterie incroyable construite de ses mains, et l’utilisation de divers objets qu’on n’aurait jamais soupçonné pouvoir servir à faire de la musique rendent l’ensemble fascinant. Deux heures de concert et un intérêt qui reste entier malgré l’avalanche de bruit qui s’écoule. Une poésie latente qui contrebalance la violence originelle, l’impression que tout peut arriver, une place laissée à l’improvisation qui rend chaque performance absolument unique font de leurs concerts une expérience à conseiller ardemment.

 

 

Discographie sélective

Chaque album du groupe étant un concept en soi, il est difficile d’en conseiller un plutôt qu’un autre. Cependant, petite sélection non exhaustive :

 

 

Einsturzende Neubauten Kollaps

 

–  1981 : Kollaps

Une avalanche de bruit, un départ brut et agressif qui peut surprendre, mais intéressant pour qui veut découvrir les débuts d’un groupe de légende. Pas la meilleure introduction peut-être, très expérimental, peu de mélodies, plus de place laissée à la recherche sonore. A écouter après s’être plongé dans des œuvres plus récentes.

 

 

Einsturzende Neubauten Halber Mensch

 

–  1985 : Halber Mensch

Troisième album studio du groupe, Halber Mensch marque un tournant dans la structure des morceaux. Seele Brennt ou Letztes Biest (am Himmel) sont entre autres à recommander.

La tournée japonaise accompagnant Halber Mensch a été filmée par Sogo Ishii dans un documentaire d’une heure, offrant de grands moments, comme l’interprétation de la chanson Armenia dans un hangar industriel, qui peut facilement être trouvée sur Youtube. Cette chanson a également été utilisée dans la bande originale du film Heat, de Michael Mann, avec Al Pacino et Robert De Niro. Le DVD de Halber Mensch est toujours disponible à la vente.

 

 

Einsturzende Ende Neu

 

–  1996 : Ende Neu

Partiellement en anglais, un album assez mystique, contenant des références aux mythes créateurs, laissant une part au rêve et reprenant entre autres l’histoire de la tour de Babel (Der Schacht von Babel). Le morceau le plus marquant est sans doute Stella Maris, duo de Bargeld avec la chanteuse Meret Becker, la femme d’Alexander Hacke. Album excellent dans l’ensemble, avec quelques perles, comme The Garden.

 

 

Einsturzende Neubauten Silence Is Sexy

 

–  2000 : Silence Is Sexy

Album plus accessible aux oreilles non averties, il s’ouvre sur une ballade sensuelle, Sabrina, une des chansons les plus marquantes du groupe, suivie de Silence Is Sexy, très épurée, composée seulement de la voix de Bargeld, d’une basse très présente d’Alexander Hacke et de quelques percussions discrètes, et où le groupe joue également avec le silence.

 

 

Einsturzende Neubauten Alles Wieder Offen

 

–  2007 : Alles Wieder Offen

Dernier album en date. Moins énervé sans doute mais toujours aussi efficace. A noter Weil Weil Weil, pour ceux qui aiment les expérimentations sonores du groupe, ou Nagorny Karabach, pour ceux qui préfèrent la voix grave de Bargeld dans ses envolées poétiques, toujours appuyée par l’essentielle basse d’Alexander Hacke.

 

 

–  Einstürzende Neubauten n’est pas et n’a jamais été grand public, le style musical du groupe n’étant pas toujours facile d’accès. Mais leur volonté d’expérimentation et de perpétuelle recherche sonore a permis en 27 ans de carrière d’offrir des morceaux mémorables, par leur violence pure et leur agressivité bruitiste ou par leur poésie, portés par la voix aisément reconnaissable de Bargeld. Einstürzende Neubauten est une référence pour nombre d’artistes actuels, et certainement une des formations les plus marquantes et efficaces en concert.

 

(Article écrit par Boutros Boutros Gunther)